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CCXCII

      Ce n'est pas en phonétique simplifiée que je vous écris à l'avance cet état des lieux du monde contemporain qui servira de mémoire du contexte historique qui aura initié la Fronde qui s'apprête à s'élancer. Le français ne s'est pas raréfié depuis qu'il est devenu une langue argotique que l'on n'enseigne plus dans les écoles. Il est plus approprié à l'analyse, parce que plus fin, plus porteur d'ambiguïtés et de nuances, que ce langage binaire, calqué sur l'idéal parallèlisme du "oui" et du "non" nivelant la portée du vrai à celle du faux qu'on voulu les diplomates et les idéologues multinationaux depuis un demi-siècle, avec lequel nous sommes sommés d'opiner ou de "désopiner" sans pouvoir choisir.

Moins de 10 % des électeurs mondiaux s'étaient abandonnés aux urnes, ce 4 juillet 2084. "Le monde libre veut s'aliéner" avait titré Libération. Les chiffres de l'ONU n'étaient pas mensongers. Les présidents du G14 s'étaient réunis à son siège new-yorkais à huis clos pendant trois jours et deux nuits. Ils avaient décidé d'assumer le choc et de ne pas répéter ce qu'ils considéraient comme l'erreur de 2019, lorsque leurs prédécesseurs avaient avancé des chiffres de participation exagérés à la veille de ce qu'on connaissait comme la révolution du XXIe siècle. Ce mouvement, qui s'était dit lui-même "démocratique", était né des longs cortèges altermondialistes ayant réunis des millions de personnes, notamment dans les mégalopoles de Dehli, de Mexico, de Lagos et de Pékin, lors de l'annonce de la victoire du "oui" au référendum pour la Constitution mondiale. Plusieurs ambassades américaines avaient été occupées pendant trois mois, jusqu'à ce que les Etats-Unis acceptassent d'ouvrir des discussions avec des représentants altermondialistes, sous l'égide de l'ONU. Il avait été décidé alors de recommencer le référendum en s'abstenant du recours aux machines à voter et à Internet et de préparer, en concertation avec les forces d'opposition, une nouvelle Constitution selon laquelle les nations ne seraient plus représentées, ni au prorata de leur PIB ni à celui de leur démographie, à l'ONU. Depuis ces discussions, l'ONU avait dû dissoudre le Conseil de sécurité et les décisions du G14, alors G10, n'avaient plus aucun statut juridique à l'ONU. Conséquemment, le FMI, la Banque mondiale et l'OMC avaient été dissous. Il résulta de ces événements ce qu'on avait appelé "le Sursaut", à savoir que, un peu plus d'an plus tard, le 4 juillet 2020, le référendum fut accepté à 63 % avec 73 % de participation. Mais ce qui sourdait depuis quelques mois, était plus profond que cette révolution démocratique plus que soixantenaire.

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